« Pas d’aménagement du territoire possible en Haïti sans un réaménagement institutionnel »

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Dans les émissions HaitiClimat du 23 et 30 janvier 2020, le sujet central tourne autour de la question d’aménagement du territoire dans une optique de développement durable. James Darbouze, philosophe et chercheur, Newdeskarl Saint-Fleur, docteur en géophysique, Rose May Guignard, architecte et professeure en politiques urbaines, sont donc invités à interagir en leur qualité d’experts en environnement et en urbanisme.

Le processus de développement d’un pays passe aussi par l’aménagement de son territoire. D’où le bien-fondé de cette problématique : comment tirer profit de l’espace que nous occupons pour mieux faire face à nos besoins quotidiens ? Après le séisme du 12 janvier 2010, d’aucuns voyaient une opportunité pour le pays de changer de cap. On espérait pouvoir faire autrement. On y croyait. Mais une décennie plus tard, il n’en est rien. Bien au contraire, le panorama proposé offre un spectacle plutôt alarmant.

La région métropolitaine en est une parfaite illustration. Durement touchée par le séisme de 2010, cette partie du pays connaît un essor démographique très significatif après la catastrophe. Rien qu’à Canaan, l’on comptait déjà 300 000 habitants entre 2010 et 2015. Cette ville, fondée il y a tout juste 10 ans, est l’une des conséquences directes du séisme. C’est aussi un marqueur important de l’extension de l’aire métropolitaine qui semble échapper au contrôle de nos gouvernants. Pour Newdeskarl Saint-Fleur, il n’y a qu’un seul responsable : l’État. « Nous avons un gros problème d’organisation qui cause une extension considérable et maladroite de l’aire métropolitaine, avance-t-il. C’est le fruit d’une mauvaise politique d’aménagement du territoire de la part de nos dirigeants ».

Rose May Guignard, architecte et urbaniste senior au CIAT (Comité interministériel pour l’aménagement du territoire) n’en dément pas : « Port-au-Prince est devenue un centre d’attraction encore plus important qu’avant le tremblement de terre. Car l’essentiel de l’aide humanitaire se concentrait dans cette zone ». Pour elle, nous avons raté le coche. « Nous (les autorités) n’avons pas su profiter du mouvement naturel des gens de la population port-au-princienne vers les villes de province. Tout est redevenu centré sur Port-au-Prince », regrette-t-elle.

Et pour cause, l’aire métropolitaine s’étire. Des bidonvilles gisent de partout. Le cas de Canaan interpelle l’architecte qui, encore une fois, pointe du doigt l’irresponsabilité des autorités étatiques. « Canaan existe parce qu’on l’a voulu. Ce qui s’est passé n’est pas anodin. Personne ne s’y est installé gratuitement, avise-t-elle. Canaan est un investissement immobilier fait dans la région métropolitaine. Dans cette transaction, il y ceux qui font leur beurre et d’autres qui ont laissé faire ».

Comment y remédier ?

Le philosophe-chercheur et expert en politiques urbaines, James Darbouze, propose un « changement de paradigme ». L’État doit s’impliquer davantage et ne peut plus laisser les gens construire selon leur bon vouloir. À l’entendre, la politique néolibérale des années 70 qui consiste à laisser libre champ aux populations dans la construction de leurs biens immobiliers ne cadre pas à notre réalité. « Dans le cas d’une population pauvre comme celle d’Haïti, où les gens construisent suivant leurs maigres moyens, cela a pour conséquence de créer une disproportion dans l’organisation de l’espace », souligne-t-il. Ce changement de paradigme paraît donc plus que nécessaire.

Pour Rose May Guignard, le son de cloche n’est pas différent. Il faut bâtir mieux. Bâtir comme à l’époque des années 60. Et pour cela, les instances étatiques concernées doivent se ressaisir et jouer leur rôle. D’après elle, l’absence de contrôle des autorités influe sur la mauvaise qualité des matériaux utilisés dans la construction et sur la prolifération des professionnels non-qualifiés dans le secteur. 12 janvier 2010 n’aurait pas lieu s’il y avait plus de sérénité.

Par ailleurs, elle fait remarquer que l’aménagement du territoire ne se résume pas uniquement au bâti. Il faut tenir compte des formes et des types de sol en question, du propriétaire et de l’usage qu’il en fait. Car l’aménagement du territoire doit être également vu dans une optique de développement économique. On doit pouvoir optimiser les capacités du sol.

En sa qualité d’urbaniste sénior au CIAT, Rose May Guignard croit que « le plus important dans la planification urbaine, c’est la collaboration institutionnelle ». Elle regrette que ce ne soit pas toujours le cas en Haïti. Et quand cela arrive, ce n’est que par contingence. « Ainsi, pas d’aménagement du territoire possible en Haïti sans un réaménagement institutionnel », soutient-elle.

Animée par Valéry Fils-Aimé et Patrick Saint-Pré, l’émission HaitiClimat est diffusée tous les jeudis entre 9h et 10h am sur Magik 9 (100.9 fm), et est disponible en podcast sur le site web : www.haiticlimat.com.

Par Romaric FILS-AIMÉ