Aires Marines Protégées : des alliées négligées dans la lutte contre les changements climatiques en Haïti (part 1)

Credit Photo: Samson Jean Marie

Nous publions en deux parties cet article de deux universitaires haïtiens  sur les Aires Marines Protégées en l’occurrence:

Samson JEAN MARIE, Etudiant finissant [Faculté d’Agronomie et de Médecine Vétérinaire, Département des Ressources Naturelles et de l’Environnement] 

et Cadet CALEB, Etudiant finissant [Faculté d’Agronomie et de Médecine Vétérinaire, Département de l’Economie Rurale].

La 25e conférence mondiale sur le climat, qui devait normalement avoir lieu au Chili, délocalisée à Madrid de manière in extremis du fait de la violente crise sociale qui a éclaté à Santiago, fait son petit bonhomme de chemin. Cette 25e conférence de l’ONU sur le climat met en relief le rôle joué par les océans dans la lutte contre le changement climatique ; elle a donc été nommée « COP bleue ».  Nous profitons de cette occasion pour proposer un éclairage très particulier sur le rôle des aires marines protégées haïtiennes dans la lutte contre les changements climatiques qui, jusque-là, représentent une menace sans précédent sur les écosystèmes et sur les communautés humaines qui en dépendent. Dans le contexte actuel, Haïti doit nécessairement, pendant et particulièrement après la COP25, investir et s’investir dans l’accomplissement des objectifs fixés lors de la COP21 à Paris en décembre 2015 (voir accord de Paris 2015). Répondre aux défis du changement climatique n’est malheureusement plus une option pour le pays. Parce qu’étant une île, elle est aux avant-postes des bouleversements liés au réchauffement climatique, l’érosion côtière accélérée observer sur nos plages représente une preuve tangible. Seule une reprise en main de ces AMP non exploitées en termes d’outils de gestion de l’environnement permettra d’avancer sur : la question des solutions possibles, des stratégies et des propositions concrètes dans la mise en œuvre d’un plan visant à réduire l’impact des catastrophes naturelles au niveau des façades maritimes des villes côtières du pays.

À travers ce texte, nous proposons un éclairage sur : les rôles des aires marines protégées, leur état actuel dans le pays et des pistes de réflexions. Ces analyses ouvrent une fenêtre sur les enjeux liés à la gestion et la gouvernance des AMP, soulèvent les lacunes empêchant une réelle appropriation des problèmes environnementaux et faire émerger des solutions au niveau local. De même, elles peuvent enrichir les discussions autour de l’élaboration et l’implémentation de plans de gestion et de politiques publiques visant la valorisation des AMP, dans le but de maintenir des écosystèmes productifs et en bonne santé écologique pouvant contribuer au bien-être des populations locales et tous le pays.

Les aires marines protégées et le climat

Les aires marines protégées peuvent englober des territoires allant du littoral à l’océan. Ainsi, une aire marine protégée est un paysage complexe et riche en populations : récif corallien, mangrove, banc de poissons, etc. La contribution de nos AMP dans la lutte contre les changements climatiques peut être envisagée sur deux niveaux : En amont, via des services écosystémiques permettant la réduction du volume de CO2 présent dans l’atmosphère et le maintien de la température du globe sous le seuil des 2o C, selon les objectifs fixés par la COP21, en aval, par la lutte contre les effets des changements climatiques.

Service en amont

Les récifs coralliens, les mangroves et les herbiers de phanérogames marines participent de manière non négligeable à la fixation du carbone. En effet, le CO2 est l’un des principaux gaz à effet de serre. Les AMP abritant une pluralité d’espèces photosynthétiques (mangroves, phanérogames marines et algues photosynthétiques) participent donc à l’absorption de CO2 en le transformant en photosynthats. Selon le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), l’océan est le principal réservoir de CO2 sur la planète sa teneur vaut 15 fois celle de l’atmosphère ; en outre, le volume de CO2 dissous dans l’océan influe sur celui de l’atmosphère. Ainsi, par ces mécanismes chimiques, les AMP se positionnent comme des alliés, qui, si elles sont durablement préservées peuvent contribuer efficacement à la lutte contre les changements climatiques et à la concrétisation des objectifs climatiques à l’horizon 2030, comme le veut l’accord de Paris.

Sur le point de vue physique, les AMP participent à la constitution de microclimat plus doux, particulièrement sur les littoraux hébergeant des mangroves et des phanérogames marines, la température de l’air surplombant ces zones étant plus basse que celle des autres zones ne disposant pas des mêmes écosystèmes. Cela crée des zones de basse pression favorables au phénomène de brise et au brassage de l’air, d’où la diminution de la température sur des pans de territoire. L’apport que peuvent représenter les AMP d’Haïti dans la lutte contre les changements climatiques ne doit pas être négligé, étant donné que le pays fait partie des grandes Antilles et dispose de 1 771 km de côtes contre les 275 km de la République Dominicaine. C’est pourquoi ces alliés ne doivent pas être négligés dans le combat planétaire qu’on livre aux changements climatiques ; chaque région compte, chaque pays compte. Même si, en terme réel, sa contribution est faible et n’est pas totalement à la hauteur des enjeux, Haïti doit obligatoirement se faire remarquer à la COP25, en exposant sa vulnérabilité face au dérèglement climatique et en exigeant un soutien financier pour : faire face aux pertes et dommages liés aux changements climatiques. Au moins, elle pourra bénéficier d’une aide face aux « incidences des changements climatiques », via le Mécanisme Internationale de Varsovie, crée en 2013 lors de la COP19.

Service en aval

Le combat contre les changements climatiques se livre sur deux front : en amont et en aval. En effet, en amont on lutte contre la progression des préjudices faits à l’environnement, on lutte contre la progression de l’émission de gaz à effet de serre, on lutte afin de maintenir la température du globe sous un seuil raisonnable (à + 2°C, voir + 1,5°C, soit l’objectif de Paris). Alors qu’en aval on s’active sur tous les points de vue contre les conséquences des changements climatiques : inondation, migration, disparition d’espèces. Les AMP jouent aussi de grands rôles en aval de cette lutte contre les changements climatiques ; elles participent à la préservation de la biodiversité et protègent les côtes de l’érosion. Les récifs coralliens et les mangroves sont des sanctuaires pour beaucoup de populations animales. Ils offrent habitat, nourriture et frayère à ces dernières ; ensemble, ils brisent l’énergie des vagues, évitant ainsi l’érosion accélérée des côtes. Haïti, de par sa position, se retrouve sur le chemin des cyclones et des ouragans. Ces phénomènes météorologiques s’accompagnent de plus en en plus de vents violents et de grandes vagues, à cause des changements climatiques. Les cyclones et les ouragans deviennent plus nombreux et plus puissants chaque année. En ce sens, les AMP se révèlent être de grands alliés pour la protection des côtes.

Pression (anthropique X climatique) : les zones côtières d’Haïti perdent de plus en plus leur résistance et leur résilience.

À l’exception du département du Centre d’Haïti, tous les autres départements du pays ont le pied dans l’océan. Ce qui sous-entend qu’une très grande partie de la population du pays bénéficie directement et/ou indirectement des ressources marines et côtières. Cependant, elles font de plus en plus face à des menaces croissantes, notamment la surpêche, l’extraction des coraux pour la fabrication de la chaux et pour la récupération des appâts (vers) pour la pêche, la coupe excessive des mangroves, le changement climatique, l’urbanisation et le développement non durable. La dette de l’environnement côtier d’Haïti est salée. En raison de ces menaces on estime que plus de 3/4 des récifs coralliens du pays sont classés comme dégradés ou menacés ; 50 à 80 % du recouvrement en corail vivant a disparu au cours des 30 dernières années, un phénomène qui s’accélère avec l’échouage réguliers des sargasses sur les côtes du pays. Tous les poissons et autres espèces de première importance commerciale des communes de Bainet et Chardonnières (comme le homard, le balbarin, le vivaneau et le mérou) font face à des pressions de pêche intense, avec une surexploitation de ces espèces observée dans tout le pays. Les zones côtières ont connu une perte importante et rapide de leur barrière végétale protectrice. En plus de sa passivité, l’Etat haïtien se fait aussi complice de ce massacre environnemental en sacrifiant plusieurs km2 de forêt de mangrove pour la construction du tronçon de route de Lacaouane (Sud Haïti). Un tel contexte met évidemment des pressions supplémentaires sur l’efficacité de la zone côtière de jouer ses multiples fonctions. Face à ce constat alarmant, intéressons-nous aux structures qui sont mises en place par le pays pour atténuer cette crise environnementale et conjurer les risques climatiques.

                  Samson Jean Marie                                                                                                          Cadet Caleb