Si rien n’est fait, avertit Evens Emmanuel, cette pénurie en eau peut déboucher sur des conflits sociaux

« Si l’État devait dresser une liste de priorités absolues pour le pays, je pense que l’eau devrait être parmi les quatre premières priorités qui seraient retenues, pour ne pas dire la première », essaie d’alerter le professeur Evens Emmanuel, spécialiste de l’eau, et également vice-recteur à l’Université Quisqueya.

Analysant la situation de pénurie en eau que confronte actuellement le pays, le Dr Emmanuel en arrive à la conclusion qu’« aussi longtemps qu’il y aurait moins d’investissements non seulement dans le secteur, dans la formation, dans la recherche, on avance avec une vitesse assez considérable vers une situation peut-être irréversible parce que la gravité de la situation demanderait un financement que l’état socio-économique d’Haïti ne lui permettrait jamais d’approcher ».

« L’une des raretés les plus importantes dans la dynamique hydrique en Haïti, c’est la rareté de ressources humaines qualifiées », avait déjà averti  Evens Emmanuel en avril dernier sur une station de radio de la capitale.

En ce sens, l’universitaire  propose la création de programmes nationaux de premier et de deuxième cycle parallèlement à des programmes de formation continue pour les cadres de l’administration publique en fonction.

« Des masters professionnels ou des masters de recherche », suggère le professeur Emmanuel abondant ainsi pour la création de vraies masses critiques capables d’aborder le problème de l’eau qui pour l’instant dépasse largement, selon lui, la compréhension de la majorité de la population.

Alors qu’il s’agit, toujours selon le Dr Emmanuel, d’un problème assez pointu nécessitant que des spécialistes en sciences sociales, en sciences humaines, en sciences et techniques s’y penchent pour accoucher une gestion de la ressource qui impliquerait tous les ayant-droits, les politiques, les gestionnaires, les bénéficiaires, les scientifiques, ainsi que les techniciens.

En attendant, il n’écarte pas la possibilité pour que, dans les années à venir, avec l’augmentation de la population, cette pénurie débouche sur des conflits sociaux.

De plus, il n’y a pas une politique nationale de gestion de l’eau en Haïti, ce qui, de l’avis de l’expert, tend à rendre la situation de plus en plus complexe.

Toutefois, Evens Emmanuel recommande d’approcher cette question de pénurie d’eau sur la base qualitative et quantitative en tenant compte d’un indicateur fondamental, à savoir la population.

Car, la demande en eau a tendance à devenir de plus en plus importante au fur et à mesure que la population augmente, avec évidemment des corollaires comme la génération et la production d’eau usée qui va diminuer la qualité du gisement au niveau initiale.

Telle que la situation se présente aujourd’hui, prédit encore une fois le Dr Emmanuel, s’il n’y a pas suffisamment d’investissements basés sur des travaux techniques, des travaux de recherche, des informations disponibles, la population haïtienne aura bien des difficultés à s’approvisionner en eau.

Avec l’augmentation de la population, poursuit-il, les habitats vont réduire les surfaces d’infiltration de la nappe phréatique dans la plaine du Cul-de-Sac qui alimente la région métropolitaine de Port-au-Prince.

« Si rien n’est fait, on peut arriver à un épuisement de la nappe. Sur combien d’années, je ne sais pas », affirme Evens Emmanuel proposant de placer des capteurs afin de suivre le mouvement de la nappe.

Face à la menace de salinité, s’il reconnait qu’elle peut être irréversible, le Dr Emmanuel croit qu’il est encore possible de permettre à la nappe d’atteindre un autre niveau d’équilibre et du coup réduire jusqu’à l’épuisement l’eau saline.

« On peut faire des bassins de rétention et des bassins d’infiltration […] On élimine la boue, certains polluants, on vérifie la qualité de l’eau et puis on facilite la recharge artificielle de la nappe sur des périodes beaucoup plus long pour arriver à créer un certain équilibre », préconise le vice-recteur avertissant que « si rien n’est fait, la salinité va augmenter ».

« Demander à un pays comme Haïti de rentrer dans la désalinisation de l’eau là où il y a encore des ressources en eau douce qu’on arriverait à perdre à cause d’une mauvaise gestion, je pense que ce serait idiot », déclare-t-il sans ambages.

Aujourd’hui, ce qui importe pour lui au niveau de toute la région métropolitaine, pour ne pas dire Haïti, c’est un véritable observatoire de terrain. Un observatoire sur toutes les questions environnementales, pollution, population et surtout les ressources en eau.

« Dans certaines zones, certains travaux publiés et disponibles que j’ai dirigé et réalisé moi-même annonce la présence d’un certain nombre de coliformes fécaux qui sont des indicateurs de pollution par des activités humaines, on retrouve également des traces de métaux qui ont également leurs effets sur la santé humaine », souligne le professeur d’université regrettant que les mesures ne sont pas prises de manière permanente.

« Sur la plaine du Cul-de-Sac, il me semble impérieux qu’une grosse campagne d’observation soit une activité multisectorielle, incluant les institutions publiques, prise en charge par l’état haïtien », propose Evens Emmanuel rappelant que la notion de crise de l’eau a été déjà identifiée en Haïti au début des années 90 par Malin Falkenmark, spécialiste suédoise de l’eau.

À partir des hypothèses de croissance de la population réalisées sur 149 pays, elle avait identifié qu’Haïti serait parmi les pays qui devront faire face à une pénurie d’eau en 2025.