Gagner de l’argent avec les déchets plastiques, c’est possible

En Haïti, les déchets plastiques font partie des exportations d’Haïti. Dans les villes de province comme à Port-au-Prince, beaucoup de pères et mères de famille s’adonnent à la collecte des déchets plastiques. Ils les vendent à des compagnies locales qui les exportent un peu partout à travers le monde. Si les compagnies évoluant dans ce secteur vantent leur contribution dans l’assainissement de nos rues, elles appellent à un partenariat public-privé pour une solution durable au problème des déchets.

Odiane Monpremier, une vieille dame frêle, dans la soixantaine avancée, parcourt quotidiennement les rues de Hinche, chef-lieu du département du Centre, pour collecter les bouteilles et tout autre objet en plastique jetés dans la nature. « C’est grâce à cette activité que je prends soin de ma famille, dit Anzema, une veuve, qui cohabite avec ses enfants et ses petits-enfants. Ce que je gagne, c’est peu par rapport à mes besoins, mais c’est quand même quelque chose. »

Les sacs de déchets plastiques qu’Odiane collecte dans les rues, dans les égouts et dans les décharges anarchiques sont vendus à Blada recyclage, une entreprise sociale de recyclage, créée par Johnson Désauguste après avoir émigré aux Etats-Unis en 2013. Les déchets plastiques, une fois franchis la barrière de Blada Recyclage, changent de statut. Ils deviennent des marchandises. Elles sont soigneusement emballées dans de gros sacs en attendant d’être embarquées pour Port-au-Prince. Dieunette Pierre, l’une des trois employés de l’entreprise, parfois aidée par des bras disponibles, est chargée du tri des plastiques avant de les peser sur une balance. C’est après cette dernière étape, qu’on saura combien payer chaque livre de plastique. « Le prix dépend de la nature des objets plastiques, explique-t-elle avec un luxe de détails. La livre est payée entre 1 et 10 gourdes. »

Quel que soit le déchet plastique – sachet d’eau, bouteille, morceau de chaise et de cuvette -, il est le bienvenu chez Blada. « Près de 60 à 80 personnes nous fournissent des objets en plastique qu’elles collectent dans les rues, se réjouit Yvenet Joseph, le gestionnaire de l’entreprise. Grâce à cette activité, les rues de la ville sont un peu propres maintenant. »

Si les gens collectent les plastiques, c’est l’entreprise qui, à l’aide d’une motocyclette de trois roues, est allée les récupérer chez eux. « Cela leur facilite la tâche », explique St-Ange Jean Romel, qui est chargé de la récupération des sacs de déchets chez les collecteurs. C’est un business gagnant-gagnant. « Les gens nous fournissent les déchets, ils gagnent un peu d’argent et les rues sont propres », ajoute-t-il, comme pour souligner l’importance de l’entreprise dans la communauté.

Pour l’instant, les déchets plastiques collectés sont vendus à Environmental Cleaning Solutions S.A. (ECSSA) situé à Tabarre. « Nous avons à fournir 27 balles ou 4 000 livres de plastique par mois », informe Yvenet Joseph.

Une contribution citoyenne dans l’assainissement des rues

Actuellement, Blada Recyclage n’est pas rentable. « Je la fais fonctionner grâce au soutien de ma famille et de mes amis », explique Johnson Désauguste, le fondateur de l’entreprise. Il ajoute avoir créé Blada Recyclage non pas pour gagner de l’argent, mais pour aider à résoudre le problème d’insalubrité auquel le pays fait face. Il garde l’espoir que l’entreprise dans l’avenir pourra s’établir dans d’autres départements du pays ou inspirer d’autres compatriotes à s’impliquer dans la gestion de déchets. À partir des levées de fonds, l’entreprise a pu se procurer une moto à trois roues, un compacteur et une génératrice. « Mon ambition, c’est de pouvoir un jour transformer les déchets », fait-il remarquer, rappelant que les plastiques peuvent être utilisées pour confectionner des vêtements, des chaussures, des équipements, des ustensiles et beaucoup d’autres objets.

D’après Johnson Désauguste, pour aider à assainir nos rues et protéger l’environnement, les entreprises haïtiennes utilisant les plastiques, comme les brasseries, peuvent aussi s’impliquer dans le recyclage. « Les plastiques auront ainsi une seconde vie au lieu d’être jetées dans la nature après une seule utilisation », croit-il. Il invite par ailleurs l’État haïtien à soutenir les entreprises évoluant dans le recyclage des déchets.

À côté du recyclage des déchets, Blada Recyclage s’implique aussi dans l’éducation environnementale des enfants. « Pour l’instant, nous accompagnons cinq écoles à Hinche dans cette voie, dit-il. C’est plus facile de montrer aux enfants comment garder les rues propres. Ils pourront ensuite influencer leurs parents. »

Johnson Désauguste croit que c’est avec les enfants d’aujourd’hui que son rêve de voir les Haïtiens gérer les ordures autrement va être réalisé.

Près de 25 000 tonnes de déchets plastiques retirées dans les rues en huit ans

Blada Recyclage est l’un des fournisseurs de Environmental Cleaning Solutions S.A., une entreprise haïtienne évoluant dans le recyclage de déchets plastiques créée en décembre 2010. « Nous achetons environ 500 000 livres de déchets plastiques chaque mois, informe Arthur Despeines, le manager de l’entreprise. Les déchets plastiques sont exportés là où il y a la demande, notamment en Chine, en Inde et sur le continent américain. » Des entreprises locales, ajoute M. Despeines, achètent aussi des déchets plastiques pour fabriquer des ustensiles et autres objets pour le marché local.

Pour Arthur Despeines, les déchets plastiques, qui nous créent tant de misères, sont pourtant une source de revenus que le pays doit davantage exploiter. Il annonce d’ailleurs que l’ECSSA entend consentir de nouveaux investissements en vue de doubler sa capacité. Pour l’instant, l’Environmental Cleaning Solutions S.A. n’achète ni les sachets d’eau ni les assiettes en foam. « Nous sommes à la recherche d’un marché pour ces types de déchets », précise M. Despeines. Il est conscient que cela va exiger des débours pour l’acquisition de matériel pour les traiter.

En attendant de se donner les moyens d’exporter une plus grande quantité de déchets plastiques, Arthur Despeines salue l’apport de son institution dans l’assainissement de nos rues. « L’ECSSA est plus qu’une entreprise commerciale, c’est aussi une action citoyenne, précise-t-il. En huit ans, nous avons retiré plus de 25 000 tonnes, soit près de 50 millions de livres de déchets plastiques dans nos rues. Il faut 21 à 25 bouteilles en plastique pour avoir une livre. » Parallèlement, l’entreprise crée une trentaine d’emplois directs et plus de 1 500 emplois indirects à travers le pays.

Un partenariat public-privé pour une meilleure gestion des déchets

L’Environmental Cleaning Solutions S.A. appelle l’État haïtien à supporter les entreprises de recyclage en vue d’assainir nos rues et créer des emplois à partir des déchets. Arthur Despeines estime qu’un partenariat public-privé est important dans ce domaine. Pour l’instant, la compagnie est en discussion avec le ministère de l’Environnement pour un éventuel partenariat. « L’État pourrait nous aider dans la logistique, souligne le manager de l’ECSSA. Il précise, par ailleurs, que son entreprise a besoin de plus de camions pour le transport des déchets un peu partout dans le pays et d’un plus grand local pour les stocker. »

Le traitement des déchets doit être aussi l’affaire des ménages. Arthur Despeines pense qu’il faut une campagne de communication et d’éducation pour porter les ménages à faire le tri des déchets. On pourrait séparer les plastiques des autres déchets. Et l’État, de son côté, pourrait aider les entreprises privées spécialisées dans le recyclage dans la collecte des déchets. « Cela permettra aussi une meilleure organisation de la décharge de Truittier », explique-t-il.

Selon les informations disponibles, la production des déchets dans la zone métropolitaine est évaluée entre 6 000 et 8 000 tonnes par jour. Seulement 30% de ces déchets pour l’heure sont collectés. Blada Recyclage et Environmental Cleaning Solutions S.A. prouvent que les déchets de toutes sortes peuvent être utilisés pour créer des emplois. Comme le suggèrent les responsables de ces deux entreprises, voilà un domaine où le partenariat public/privé peut être très bénéfique.https://lenouvelliste.com/article/190163/gagner-de-largent-avec-les-dechets-plastiques-cest-possible

Jean Pharès Jérôme

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