Entre absence d’éducation civique et conflit étatique, Port-au-Prince paie le prix

Pour résoudre le problème de la mauvaise gestion des ordures ménagères et des résidus solides à Port-au-Prince, les autorités municipales avaient pris, le 16 mai 2018, un arrêté portant sur la gestion des déchets. Même si une certaine amélioration est constatée dans l’assainissement de certains quartiers de la capitale, la bataille est loin d’être gagnée. À la discorde entre la mairie et le Service national de gestion des résidus solides (SNGRS), s’ajoute la population qui entend aider les agents du service de la voirie municipale à redorer le blason de la première ville du pays.

Vendredi soir, des ordures s’étalaient entre le Pénitencier national et l’angle de la rue des Casernes et du Centre. Des monticules de détritus par-ci, des déchets pataugeant dans des eaux stagnantes par-là. Six heures moins le quart. Des employés du service de la voirie de Port-au-Prince se pointent avec un camion compressif et un tricycle. Le signal est donné. Sitôt, des ménages de la rue du Centre accourent pour jeter les déchets entreposés chez eux depuis plusieurs jours. Cela dure environ 15 minutes.

Entre-temps, des agents dudit service, vêtus d’habits bleu marine, ramassent des amoncellements de débris qui sautent aux yeux des riverains. Presque chaque coin de la rue semble constituer un dépotoir pour les usagers de cette région. On ne peut remonter début de cette pratique de jeter les déchets dans les rues, mais les gens disent regretter l’âge d’or de Port-au-Prince avec l’ex-colonel Franck Romain, ancien maire de cette ville.

De fait, les citoyens ne changent pas de comportement malgré les campagnes médiatiques entreprises par la municipalité de Port-au-Prince pour les inciter à garder la ville propre.  La capitale d’Haïti est sale, et ce en dépit de l’arrêté communal du 16 mai 2018 qui  interdit aux gens de jeter des fatras sur la voie publique. Tout contrevenant à cet arrêté est passible d’une amende qui varie jusqu’à 50 000 gourdes. On ignore le nombre de contrevenants arrêtés depuis l’entrée en vigueur de cette mesure.

Cependant, les dispositions de la mairie ont porté des fruits. Certains quartiers sont mieux assainis. C’est le cas de la plupart des zones situées en haute altitude et des zones essentiellement résidentielles : Pacot, Turgeau, Bourdon, Canapé-Vert. La salubrité des zones telles que le Champ de Mars, Carrefour-Feuilles, avenue Poupelard et avenue N reste mitigée.

Le service de voirie à pied d’œuvre

Quelque 430 agents municipaux, relate Mario, agent dudit service, sont éparpillés chaque jour dans les neuf blocs de la commune de Port-au-Prince. Ainsi, des équipes font le ménage dans cesblocs répartis sur les 36 km2  de la commune. Trois fois chaque semaine, elles effectuent leurs travaux à l’aide d’une flotte constituée de 16 camions compressifs, sept camions bascules, et 8 tricycles, un chargeur sur pneus, une tractopelle, entre autres.

Des propriétaires de la rue des Casernes et de la rue de l’Enterrement ont confirmé l’effectivité du service de la voirie de ladite mairie. Domiciliée à côté du Pénitencier national où elle y installe un restaurant de fortune, Mireille, la tête enrubannée, confie que les agents municipaux effectuent toujours leur tournée dans la zone pour collecter les déchets ménagers. Cependant, un quinquagénaire, qui cire des chaussures à la rue des Casernes, souligne qu’il nécessite encore d’énormes efforts pour arriver à une ville aussi propre que celle des années 1980.

Les stratégies de ramassage d’ordures employées ont permis, selon Ralph Youri Chevry, maire principal de Port-au-Prince, de ramasser près de 64 000 mètres cubes de déchets entre novembre 2018 et janv

ier 2019. L’édile fait remarquer en outre que la gestion des résidus solides ne relève pas seulement des collectivités territoriales. « L’État central, à travers le Service national de gestion des résidus solides, doit collecter et gérer les résidus solides sur les dix départements géographiques du pays », a-t-il rappelé.

Désaccord entre la mairie de Port-au-Prince et le SNGRS

Selon le maire de Port-au-Prince, le SNGRS tolère que les particuliers empilent les ordures dans les rues, sans les ramasser après leur amoncellement. D’où la source du conflit entre la mairie de Port-au-Prince et ledit service. Ce laxisme augmente en conséquence la quantité de travail que doit fournir la mairie. Aussi le maire indexe-t-il les responsables du SNGRS parce que, renchérit-il, ils ne font pas le nécessaire pour contrôler le site de décharge principal de la région métropolitaine, à Truitier. « Les employés de ce site expriment souvent leurs grognes et empêchent aux agents de la mairie de déverser les résidus qu’ils empilent », a détaillé le maire.

De son côté, Anel Bruno, directeur du Service national de gestion des résidus solides, souligne que la majorité des opérateurs du SNGRS sont déployés dans la commune de Port-au-Prince. Il atteste que le SNGRS, comme le faisait le SMCRS, établit des sites de transit à travers toute la région métropolitaine. « À Delmas et à Pétion-Ville, si nous n’arrivons pas à temps, les employés municipaux ramassent les déchets qu’on rassemble sur les sites de transit. C’est une forme de collaboration avec les municipalités », nuance l’agronome.

Installé à la tête du SNGRS il y a sept mois, M. Bruno entérine que la mairie de Port-au-Prince n’entend pas emboîter le pas comme les autres mairies. Il en a profité pour critiquer la municipalité qui procède à l’arrestation des employés du SNGRS lorsqu’ils se débarrassent des ordures sur lesdits sites. Il dit condamner de tels actes des autorités municipales, qui devraient de préférence chercher à discuter avec lui. Il souligne en outre que le SNGRS essaie toujours de faire son travail quoiqu’il fonctionne sans budget avec une flotte d’appareils en panne.

Une situation qui justifie les données de la Banque mondiale présentant Haïti comme le pays qui collecte le plus faible taux de déchets solides, soit de 12,4%, dans l’Amérique latine et la Caraïbe.

Ce texte est réalisé grâce au soutien d’Action pour le climat, l’environnement et le développement (ACLEDD)

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