Quelle forme d’agriculture choisir pour lutter contre la faim et la malnutrition ?

Credit Photo: Coordination Europe Haiti

L’agroécologie comme réponse aux grands défis d’Haïti (faim, malnutrition, pauvreté, crises écologiques, emplois, souveraineté alimentaire)

Comme l’écrivait déjà Elisée Reclus au début du 20e siècle, les causalités des inégalités alimentaires relèvent davantage des « spéculateurs et des marchands » que des simples facteurs climatiques et physiques. La crise alimentaire de 2008 ne donne que trop raison à cet adage. Les investisseurs, sentant les prémices de la crise financière actuelle, ont ainsi spéculé sur les matières premières agricoles, renforçant le prix de ces denrées. Cependant, c’est plus généralement le système capitaliste mondialisé qui est la source majeure des dysfonctionnements de la production alimentaire mondiale, et de graves atteintes à l’environnement ayant elles-mêmes un impact sur l’agriculture. Des propositions néolibérales sont promues à l’avantage des grandes puissances, mais leurs inconvénients sont contournés par les politiques agricoles états-uniennes et européennes qui s’opposent non seulement au sein de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) mais aussi dans la répartition de l’aide alimentaire mondiale. Les surplus agricoles sont utilisés pour accroître la dépendance de certains pays (Haïti).

Les causes de la faim en Haïti sont connues, elles sont techniques et géopolitiques. La génétique n’est pas le facteur limitant. C’est davantage le manque de moyen investi dans l’agriculture et l’appauvrissement des paysans qui sont en question. Par ailleurs, S. Brunel et J. Ziegler démontrent que les famines et la sous-nutrition résultent des dysfonctionnements politiques dans la répartition des denrées alimentaires, du retrait de l’action politique ou d’éléments géopolitiques provoquant des troubles empêchant la culture ou l’acheminement des produits alimentaires. Nourrir le pays avec l’agroécologie est-il possible ? L’agriculture productiviste n’est pas en mesure de nourrir l’humanité à l’heure actuelle, avec les travers que l’on sait. Il n’est pas envisageable de vouloir généraliser en Haïti l’agriculture industrielle si destructrice socialement, culturellement et écologiquement.

Quels diagnostics et alternatives pour nourrir le pays en prenant en compte l’environnement

Les perspectives de croissance démographique laissent à penser que l’augmentation de l’offre alimentaire passera, entre autres, par une hausse des rendements agricoles au travers d’une intensification de la production agricole. Par le passé, les modèles d’intensification agricole étaient basés sur l’emploi de semences dite « améliorées » et l’utilisation massive d’intrants chimiques. Si ces modèles ont permis l’augmentation de la production au niveau mondial, ils sont aujourd’hui considérés comme surannés (Griffon, 2006). Parce que la question alimentaire ne peut en effet se résumer à un jeu d’équilibrage entre quantité de nourriture et taille de la population, il faut pouvoir identifier les causes socio-économiques profondes du problème et tenir compte, par exemple, des libertés effectives d’accès aux denrées (accès aux cultures, accès aux marchés, etc.) (Sen, 2000).

Les institutions internationales s’accordent aujourd’hui sur le fait que les systèmes de production issus de la révolution verte montrent des signes d’affaiblissement et ont des effets négatifs sur l’environnement (p. ex., IFAD, 2010a ; World Bank, 2007). Ainsi, les paysans haïtiens font face, en plus des risques classiques (maladies, mauvaises récoltes, dépenses sociales, catastrophes ou conflits), à de nouveaux risques, tels que la dégradation des ressources naturelles, les effets du changement climatique, l’insécurité foncière et la volatilité des prix qui les empêchent d’accroître leur productivité ou leurs revenus. Pour mieux prendre en compte ces nouveaux risques, l’IFAD (2010) recommande aujourd’hui de valoriser les potentialités des différentes formes d’agricultures paysannes et durables ( celles inspirées de l’agroécologie) pour qu’elles jouent un rôle plus important face à une demande en denrées alimentaires en constante hausse.

Le potentiel de l’agriculture familiale, paysanne et durable

Au contraire des autres catégories d’exploitants (patronaux ou capitalistes), les communautés de paysans peuvent jouer un rôle prépondérant dans la mise en valeur durable des écosystèmes (Dufumier, 2004). L’unité de production familiale est présentée comme étant la mieux à même d’adopter des pratiques agricoles alternatives et ce, pour trois raisons (Menezes, 2001). Premièrement, les paysans sont disposés à produire sans contrainte de rentabilité. Deuxièmement, ils sont les plus aptes à valoriser les terres de moins bonne qualité avec suffisamment de force de travail. Enfin, ils sont moins consommateurs en énergie (en termes de capital et d’intrants). Troisièmement, selon Assis (2003), l’unité familiale « est l’échelle de production qui engage directement la responsabilité du producteur, permet une complexification dirigée des agro-écosystèmes tout en la contrôlant grâce à de meilleures techniques de production. »

Les politiques de développement doivent ainsi orientées vers l’accompagnement de la transition vers ce type d’agriculture. L’agroécologie est celle qui fait actuellement consensus. Elle prône une gestion durable des exploitations agricoles grâce à l’incorporation de techniques inspirées directement du fonctionnement des écosystèmes dans le but d’augmenter les rendements, de diminuer le recours aux intrants externes conventionnels et d’améliorer l’offre de services environnementaux (De Schutter, 2010). Enfin, elle est plus résistante aux chocs extérieurs (p. ex., des chocs climatiques) et est donc plus résiliente par rapport à certains systèmes conventionnels (p. ex., latifundiaires). L’agroécologie est déjà éprouvée sur le terrain, notamment avec les institutions membre de la PADED (Plateforme Agroécologie et de Développement Durable) où elle est portée par les agriculteurs familiaux.

Le Rapport sur le développement dans le monde en 2008 de la Banque mondiale (World Bank, 2007) souligne ainsi qu’une des conditions nécessaires à l’accroissement de la production et à l’éradication de la pauvreté rurale consiste à développer le potentiel des communautés de paysans (savoir local, créativité et capital social) via des politiques publiques adaptées au contexte local de développement des communautés.

Lutter contre la concurrence mondialisée et ses conséquences négatives pour l’agriculture familiale

Les petits paysans haïtiens dont l’outillage est manuel ne peuvent guère résister à la concurrence des exploitations motomécanisées des États-Unis, de l’Union européenne, d’Argentine et du Brésil, car leur productivité y est bien inférieure. Un paysan pauvre de la vallée de l’Artibonite qui laboure sa parcelle à la bêche ne peut guère espérer cultiver plus d’un demi-hectare par an. Sans engrais aucun, son rendement en céréales ne peut guère dépasser une tonne à l’hectare, soit une production de seulement 500 kilogrammes par actif et par an. S’il veut vendre une partie de sa récolte à Port-au-Prince, de façon à pouvoir y acheter des produits de première nécessité, il lui faut affronter la concurrence du riz nord-américains. Aux États-Unis où les farmers du Middle West disposent de tracteurs et de moissonneuses-batteuses automotrices, un actif peut cultiver plus de 100 hectares par an avec des rendements supérieurs à 5 tonnes à l’hectare, soit une production brute mille fois supérieure. Même en considérant que les 4/5e de cette production représentent un coût en intrants chimiques et en dépréciation de matériels, la valeur ajoutée annuelle par actif n’en équivaut pas moins à 100 tonnes de riz, soit une productivité nette 200 fois supérieure à celle du paysan haïtien. Or sur le marché de Port-au-Prince, les sacs de riz en provenance d’Haïti et des États-Unis se vendent et/ou doivent se vendre au même prix, alors qu’il y a 200 fois plus de travail dans les premiers que dans les seconds. Le paysan haïtien ne peut donc vendre son riz que s’il accepte une rémunération 200 fois moindre que celle de son concurrent nord-américain. Comment pourrait-il, dans ces conditions, dégager des revenus suffisants pour manger correctement et investir dans son exploitation ?

Bibliographie
ALTIERI, A.-M. (1986) – L’agroécologie. Bases scientifiques d’une agriculture alternative. Paris. Éditions Debard, 237 p.
De Schutter, O. (2010). Rapport du rapporteur spécial sur le droit à l’alimentation (p. 23). Nations Unies.
DUFUMIER, M. (2012) – Famines au Sud ; Malbouffe au Nord. Comment le bio peut nous sauver. Paris. Éditions NiL, 194 p.
Dufumier, M. (1996). Les projets de développement agricole : manuel d’expertise. Paris: CTA/Karthala.
Dufumier, M. (2004). Agricultures et paysanneries des Tiers mondes. Paris: Karthala.
Dufumier, M. (2006). Biodiversité et agricultures paysannes des Tiers-Mondes. Annales de Géographie, 115(651),
INRA & CIRAD (2009) – Agrimonde®. Agricultures et alimentations du monde en 2050 : scénarios et défis pour un développement durabl, Paris
C. Raimbeau, « Une dépendance alimentaire accrue », Le Monde Diplomatique, avril 2009, p. 18-19.
J.-P. Charvet, Nourrir les hommes, Sedes & Armand Colin, Paris, 2008.

Jean-Rusnel ETIENNE, Ingénieur d’Agriculture, M.Sc
Spécialiste de l’Agroécologie et de l’Agriculture familiale
Master Gestion Durable Des Agroécosystèmes Horticoles
Master Géographie
(Spécialisation : Aménagement et gouvernance dans les pays du Sud)
etiennerusnel@gmail.com
jean-rusnel.etienne@edu.univ-fcomte.fr