Accès à l’eau, le besoin présent des sections communales du Sud-Est

Dans le département du Sud-Est, l’eau est devenue une ressource très rare. Au point de pousser les ménages à consentir des sacrifices pour s’en procurer. Jacmel, Cayes-Jacmel, Bainet, Belle-Anse et Grand-Gosier sont les communes les plus touchées par ce problème.

Chaque jour, dès 6 heures a.m, soleil levant, dans la localité « Kadas », située dans l’habitation de Lafond, section bas Cap-Rouge, dans la commune de Jacmel, des dizaines de personnes munies de récipients, partent à la recherche de l’eau. Certaines personnes, majoritairement des femmes, marchent pendant deux heures environ pour se rendre à Kadas en quête du précieux liquide. C’est le cas de Serette Fleurant, originaire de la localité « Lafortune ». « Je suis obligée de venir jusqu’ici. Cependant, avec cette eau, je ne peux faire que les tâches ménagères », déclare-t-elle. Par ailleurs, Serette Fleurant précise que, pour se procurer de l’eau traitée afin d’apaiser la soif des 14 personnes logeant dans sa maison, elle doit débourser 120 gourdes par jour. Alors que l’approvisionnement en eau traitée doit se faire au centre-ville de Jacmel, soit à environ une dizaine de kilomètres.

C’est le même scénario pour Déus Yanick, mère de cinq enfants, venue de la localité « Nan Bosa », aux confins de la 6e section communale de Montagne Lavoûte qui, elle aussi, fait un long trajet à la recherche de l’eau.

À l’autre extrémité de la section communale Bas Cap-Rouge, se trouve un petit point d’eau appelé « Source Domingue ». Par rapport à l’indigence du débit de cette source, l’eau n’a pas assez de pression pour se déverser dans le robinet du captage. C’est une fuite terrestre qui sert de tuyau distributeur pour les habitants. Malgré tout, cette source dessert, entre autres, les localités « k-meno, k-madan Pyè », mais aussi la population vivant dans d’autres localités de la commune de Cayes-Jacmel, à savoir Saint-Michel de Platon-Ramier, Fort-Oger, notamment.

Âgée de 54 ans, Rose-Marie Jean-Pierre quitte souvent sa maison à 6h30 du matin pour se rendre à Source Domingue. Malgré l’affaiblissement de sa force, cette femme se rend au moins deux fois par jour à ce point d’eau situé à environ un kilomètre de sa maison. « Je suis la seule personne chez moi qui puisse venir puiser l’eau. Mon mari est invalide, à la suite d’une intervention chirurgicale, et mes enfants vont à l’école », affirme cette mère de trois enfants.

Depuis 2014, cette source a été complétement sèche ; ce qui a occasionné une rareté d’eau pendant trois ans. « Le malheur de l’un fait toujours le bonheur de l’autre », dit-on. Suite au passage de l’ouragan Matthew en octobre 2016, plusieurs sources qui étaient asséchées dans le Sud-Est, dont source Domingue, se sont approvisionées. C’est notamment le cas de la source « Kase dan », à Seguin dans la commune de Marigot, de source « Bodarie », à Grand-Gosier. Cependant, leurs débits se sont amenuisés considérablement.

Dans l’arrondissement de Belle-Anse, les communes d’Anse-à-Pitres, de Grand-Gosier et de Thiotte se trouvent confrontées à une pénurie d’eau ces dernières années. L’accès à l’eau douce est déjà un casse-tête dans presque toutes les sections communales. Selon les habitants de la 6e section communale de Pichon, l’accès à l’eau est difficile, et elle n’est pas potable. La majorité de la population parcourt, chaque jour, de longues distances à la recherche de l’eau pour des besoins ménagers entre autres. D’autres s’approvisionnent en eau à travers la cascade Pichon qui, aujourd’hui, est dans un état critique par rapport à son débit qui diminue considérablement.

À Bodarie, dans la commune de Grand-Gosier, la situation est beaucoup plus pénible. À dos d’âne ou à la main, les citoyens font la queue à la recherche des points d’eau. Cette commune ne dispose que de trois sources dont une seule est captée. « Nou konn bezwen ale lekòl, men nou oblije chita lakay paske nou pa jwenn dlo pou lave inifòm nou », se plaint une jeune fille de 16 ans, en classe de 9e année fondamentale. Après l’ouragan Matthew, pour approvisionner la population en eau, certaines ONG sur le terrain ont dû acheter de camions d’eau en provenance d’une zone appelée « Nan Bannann ». Certains citoyens utilisaient la voie maritime pour chercher de l’eau. Dans certaines localités, la population est sur le point de retourner à la pratique traditionnelle de forage de puits, source de plusieurs maladies. Selon les citoyens, l’eau provenant des puits est parfois salée.

La problématique de l’eau : situation préoccupante pour les institutions étatiques concernées…

Interrogé sur le problème de l’eau salée retrouvée dans les puits, l’ingénieur hydraulique Frantz Pierre-Louis explique que ce problème est très fréquent surtout dans certaines zones qui n’ont ni source ni rivière. Il cite, par exemple, la 2e section la Biche, dans la commune des Côtes-de-Fer. « Avant de creuser un puits, on devrait faire une étude de reconnaissance pour tester la qualité de l’eau », précise l’ingénieur Pierre-Louis. Parce que, pour trouver de l’eau, le forage doit être très profond dans le sous-sol. Ce dernier fait savoir que lorsqu’on constate que l’eau est salée, la seule chose à faire c’est d’abandonner ce forage. Toutefois, l’ingénieur hydraulique Frantz Pierre-Louis indique que le traitement de cette eau est possible. Il exige cependant un coût exorbitant.

Cette situation préoccupe l’agronome Dubreuze Pierre-Roosevelt, directeur départemental du ministère de l’Environnement dans le Sud-Est qui plaide en faveur de la mise en œuvre d’un programme de formation environnementale et d’éducation à la citoyenneté de la population. « Il est important que l’État fasse des rétentions au niveau des bassins versants, construise des lacs et des barrages afin de réduire les risques de ruissellement qui coule par gravité à la surface du sol, suivant la pente de terrain, et des eaux de pluie qui échappent souvent à l’infiltration », déclare le patron de l’environnement dans la région.

Aujourd’hui, la préservation de l’environnement devrait être une priorité pour tous les secteurs de la société. Considérées comme les principaux rongeurs de l’environnement, les citoyennes deviennent de jour en jour plus vulnérables face aux conséquences de leurs actions exercées sur l’environnement. Ceux qui affectent l’écosystème provoquent notamment l’érosion, l’inondation, la pollution de l’eau, entre autres.

Devant une telle situation, le médecin interniste, affecté à l’hôpital Saint-Michel de Jacmel, Leveillé Franck, explique qu’en consommant de l’eau non potable, en provenance de la rivière, des sources polluées et des grottes, la population est exposée à toutes sortes de parasites, de microbes, de bactéries et autres protozoaires. Il conseille les citoyens à utiliser toutes les méthodes de filtration et de purification de l’eau pour ne pas être infectés, notamment du choléra. Sans donner de chiffres précis, le médecin dit avoir recensé ces derniers mois, plusieurs cas de parasitose, d’amibiase intestinale, des cas de diarrhée bactérienne et du choléra qui seraient liés à la consommation de l’eau non traitée.

Outre ces maladies, dans certaines communes du Sud-Est, particulièrement à Cap-Rouge, section communale de Cayes-Jacmel et à La Vallée de Jacmel, nombreuses sont les personnes qui ont des dents gâtées « Dan Pike ». M. Gayoul Louima, le chirurgien-dentiste, atteste que l’intoxication par le fluor excessif, non testé, en provenance de l’eau des sources est l’une des causes qui affectent les dents de ces gens. Tout en soulignant la mauvaise hygiène dentaire et l’alimentation non équilibrée comme étant deux autres causes.

Selon l’ingénieur hydraulique Frantz Pierre-Louis, responsable aux urgences et des points focaux à la Direction nationale de l’eau potable et l’assainissement (DINEPA) dans le Sud-Est, beaucoup d’efforts ont été déployés, particulièrement dans les milieux ruraux à travers l’unité rurale départementale, non seulement l’inventaire des sources, mais surtout le captage de plusieurs d’entre elles, en vue de faciliter l’accès à l’eau aux populations. « Sans exagérer, dans les arrondissements de Bainet et de Jacmel, la disponibilité de l’eau à 60 % », affirme l’ing. Pierre-Louis.

M. Frantz Pierre-Louis en a profité pour évoquer un phénomène social qui prend de l’ampleur dans ces communautés, où des individus saccagent les systèmes de captage des points d’eau. Le plus souvent, ces actions sont survenues en raison des problèmes de rivalités existant entre des localités, parfois liées à des conflits culturels, « rara, gagè » entre autres.

Entre-temps, au centre-ville de Jacmel, il faudrait entre 1250 et 3000 gourdes pour acheter un camion d’eau. Ce prix pourrait aussi augmenter suivant la distance et la capacité de la citerne à remplir. En plus, les ménages ne savent à quel saint se vouer pour trouver de l’argent afin de s’approvisionner en eau traitée. Ceux qui n’ont pas de moyens se résignent à la consommer sans qu’elle soit purifiée.

Composé de dix communes, le département du Sud-Est disposait de quelque 504 sources jusqu’en 2011. Parmi ces sources, 161 sont captées et 192 non captées, selon une enquête menée par le Fonds des Nations unies pour le développement (PNUD). À la suite du passage du séisme de 2010 et de la sécheresse que cette région a connue pendant les cinq dernières années, 120 sources sont complètement sèches, tandis que le débit de plusieurs autres est diminué considérablement.

Claudy Bélizaire