Protection de l’environnement, des restaurateurs prêchent par l’exemple

Portail-Léogâne, plus grande gare routière de la capitale. A quelques pas, de petits amas d’assiettes en foam recouvrent la ravine Bois-de-Chêne, l’un des plus grands dépotoirs à ciel ouvert de la république. Un homme termine son repas et hop! en mode basketteur, il envoie son assiette dans l’eau boueuse. Toutes les cinq à dix minutes, un passant vient l’agrémenter d’un nouveau produit pour maintenir la parure.

Le spécialiste en environnement Ronex Turenne vit très mal ces pratiques et fait savoir que « les produits en polystyrène expansé et en styrofoam ne peuvent pas se dégrader ». « Jetés à la mer, ils peuvent être consommés par les animaux marins qui deviennent source de contamination pour l’homme ou encore source de destruction des plantes sous-marines ». « Non recyclés, non éliminés selon les normes établies, les assiettes et les gobelets en foam deviennent dangereux pour la nature. À la moindre averse à Port-au-Prince, ils obstruent canaux et égouts », constate M. Turenne. Pour lui, « la meilleure alternative serait de se tourner vers les produits biodégradables ».

À quelques encablures se trouve le quartier de Martissant A1, une route en terre battue, crevassée, bordée de maisonnettes, jonchée d’excréments. Au milieu du quartier, une eau noirâtre et puante suit son cours lentement mais sûrement, déversant à la mer des déchets composés principalement de bouteilles en plastique et d’assiettes en foam. Tous iront parader dans la mer des Caraïbes.

Ces assiettes et ces gobelets en foam, utilisés par l’immense majorité des restaurateurs du pays, sont bel et bien interdits d’entrée sur le sol haïtien depuis 2013 à la suite d’un arrêté présidentiel pris par l’administration Martelly/Lamothe. Un communiqué signé du ministre de l’Environnement Pierre Simon Georges; du ministre du Commerce et de l’Industrie Pierre Marie Du Meny, du ministre de l’Économie et des Finances Jude Alix Patrick Salomon et du ministre de la Justice Heidi Fortuné à la fin du mois de janvier dernier a de nouveau interdit ces objets. Un communiqué du même genre a été signé il y a moins d’un an, soit en juin 2017, des ministères de l’Environnement, du Commerce et de celui de l’Economie.

Pourtant, Dinel, restaurateur et chef de cuisine, ne s’en est jamais inquiété. Et pour cause : il continue de se servir de ces produits, arguant avoir entendu ‘’ parler vaguement ‘’ des mesures de l’exécutif. Avant d’ajouter « qu’une transition vers les produits biodégradables ne représente pas vraiment une option pour le moment en raison de la cherté de la vie ».

Un propriétaire de bistrot de Delmas, grassouillet, sourire aux lèvres, confie « n’avoir jamais entendu parler d’assiettes et de gobelets biodégradables » et préfère s’en tenir aux produits en foam. « Je sais que des montagnes de détritus omniprésentes dans les rues de la capitale sont constituées en grande partie de ces produits, mais bon, que veux-tu ? », lance-t-il en haussant les épaules au milieu d’un ensemble d’assiettes en foam.

L’environnement, avant tout !

Jacky Arélus, superviseur dans un des restaurants de la chaîne de restauration rapide Épi d’Or, l’un des rares à utiliser les produits biodégradables, confie que « la chaîne est certes intéressée par les profits, mais ne néglige nullement l’environnement ». « Depuis la publication de l’arrêté présidentiel, nous utilisons uniquement des assiettes biodégradables afin de protéger l’environnement », explique-t-il, avant d’ajouter que « les assiettes biodégradables coûtent beaucoup plus cher que celles en foam utilisées par la majeure partie de la population ».

Selon Arélus, « pour faire l’acquisition d’une assiette en foam, il faut en moyenne 5 gourdes. Pour le paquet contenant 200 assiettes, le prix oscille entre 1000 et 1015 gourdes suivant les fournisseurs et les périodes, tandis que pour les assiettes biodégradables, l’unité se vend à 15 ou 20 gourdes. Il faut donc débourser environ 3000 gourdes pour obtenir un paquet de 200, soit près de 3 fois la valeur de celui en foam ».

Dans la foulée, Mme René, responsable de l’un des restaurants « 5 Coins », affirme utiliser, elle aussi, les produits biodégradables. « Nous utilisons ces produits en dehors de toute contrainte de l’État, car nous savons que cela a un impact direct et positif sur l’environnement. Ces produits ne résistent pas à la chaleur, à l’eau, et si tout le monde faisait comme nous il y aurait moins d’encombrement dans les rues avec les détritus », a déclaré Mme René avant de poursuivre non sans une pointe de mécontentement que « les assiettes biodégradables sont très difficiles à trouver sur le marché local ». Elle a par ailleurs souligné que l’utilisation des produits biodégradables diminuait la marge de profits de l’entreprise dont elle est la gérante. Mme René renouvelle, tout de même, sa volonté de se distinguer en matière d’innovation et de protection de l’environnement. Elle informe que les responsables du restaurant font de leur mieux pour maintenir l’utilisation des produits biodégradables et garder un prix raisonnable.

Jacky Arélus abonde dans le même sens : « Si nous utilisions les produits en foam, cela nous coûterait moins cher. Cependant nous choisissons de maintenir l’équilibre, la protection de l’environnement passe avant tout. »

Bon Pack S.A. donne le ton !

Hervé Salnave, à la tête de l’entreprise ‘’Bon Pack S.A.’’, dit être le seul fabricant de produits biodégradables en Haïti. « Tous mes concurrents importent des produits finis et après ils mettent le logo, ‘’made in Haïti’’ dessus. Moi, j’importe uniquement la matière première, mais la fabrication se fait sur place dans mon usine». L’entrepreneur se plaint du manque de visibilité de son usine, des dépenses excessives liées à l’énergie et des matières premières qui coûtent trop cher.

Pour un paquet de 100 assiettes de chez Bon Pack, il vous faut en moyenne 700 gourdes soit près de 200 gourdes de différence comparé à un paquet de foam. Hervé Salnave croit que l’Etat haïtien devrait s’impliquer dans la fabrication des produits biodégradables en soutenant les entrepreneurs. « Le fait de fabriquer les produits sur place limite la fuite des devises vers l’étranger. Il y a aussi la création d’emplois et cela permet de mener la lutte contre la pollution de manière plus pragmatique », a poursuivi celui qui a deux ans à son actif dans ce domaine.

Parallèlement à ces initiatives, il y a aussi le Groupe d’action francophone pour l’environnement (GAFE), qui, depuis l’année dernière lutte pour l’interdiction des produits en foam sur le marché haïtien. David Tilus, président du GAFE, estime que les produits en foam constituent un fléau pour la population. « Ils sont à l’origine d’inondations, ils ne se détruisent pas facilement, leur fumée est nocive à la santé des gens et au climat », énumère-t-il à tue-tête comme pour prouver l’importance de l’action de son groupe contre ceux qu’ils dénomment ‘’Kansè’’. Le GAFE ne compte pas s’en tenir à la phase de dénonciations. « Nous sommes à l’origine d’une pétition en ligne, plusieurs étrangers l’ont même signée, nous travaillons avec les élus locaux pour les sensibiliser à la cause et nous voulons forcer l’État haïtien à prendre ses responsabilités en faisant respecter l’arrêté de 2013, purement et simplement », a revendiqué le responsable du groupe. Ajoutant avec une pointe d’ironie que “les Haïtiens se croient intelligents en utilisant ces produits économiques, hygiéniques sans se rendre compte qu’ils sont en train de creuser leurs propres tombes”.

En attendant que l’État haïtien soit en mesure de réguler l’utilisation des produits en foam dans le pays, les responsables d’Épi d’Or et de 5 Coins, et de Bon Pack S.A. et le Groupe d’action francophone (GAFE) montrent aux autres entrepreneurs évoluant dans le domaine de la restauration le chemin à suivre.

La majorité des produits en foam nous viennent de la République dominicaine, selon des chiffres du ministère de l’Environnement. Pour la seule moitié de l’année 2013, plus de 800 000 produits en foam ont été saisis à la frontière. Les chiffres sur la quantité de produits en foam que nous importons annuellement ne sont pas cependant disponibles.